Dans les salles de marché, l’actualité des cryptomonnaies se lit de moins en moins comme une fièvre grand public et de plus en plus comme un dossier d’allocation d’actifs. Après un millésime 2025 dominé par les ETF, la garde régulée et la tokenisation de titres du Trésor, une nouvelle bataille s’ouvre: celle des infrastructures crypto qui veulent convaincre des utilisateurs institutionnels d’aller au-delà de l’exposition financière pour consommer, en production, des services sur blockchain. Des gestionnaires d’actifs aux banques, les attentes se ressemblent: disponibilité mesurable, facturation compatible avec les standards internes, exigences de sécurité numérique et conformité à une réglementation qui se durcit. Le contraste est frappant avec 2021, quand l’écosystème se racontait surtout via les NFT et les volumes retail. Désormais, la crédibilité se gagne avec des preuves: audits, rapports, flux de trésorerie et intégrations. Une question s’impose: ces rails, pensés pour les grands comptes, peuvent-ils élargir l’adoption crypto sans reproduire les fragilités de l’ancienne finance?
Les ETF et la tokenisation ont installé les institutions au cœur du marché crypto
En 2025, l’accès des investisseurs professionnels aux actifs numériques s’est surtout organisé via des produits encadrés. Selon Bitbo, les ETF Bitcoin spot américains détenaient environ 1,3 million de BTC, soit près de 6,2 % de l’offre en circulation, pour environ 115,4 milliards de dollars d’actifs sous gestion. Dans ce paysage, l’ETF spot Bitcoin de BlackRock, IBIT, concentrait à lui seul 776 100 BTC au 22 décembre et environ 66 milliards de dollars d’encours, devenant la référence de fait pour nombre de gérants qui ne veulent pas gérer de clés privées.
Les flux ont suivi. CoinShares a estimé que les ETP crypto avaient enregistré environ 46,7 milliards de dollars d’entrées nettes sur l’année, le bitcoin représentant 27,2 milliards malgré des sorties ponctuelles en fin d’exercice. Ce basculement a modifié la manière dont le marché est commenté: à plusieurs reprises, la progression du bitcoin vers les 90 000 dollars début décembre a été analysée d’abord à travers les souscriptions d’ETF et la volatilité, plutôt qu’au prisme des volumes de particuliers.
Parallèlement, la tokenisation a cessé d’être un simple concept. RedStone estimait la tokenisation d’actifs réels (RWA) à plus de 24 milliards de dollars en juin 2025, contre environ 5 milliards en 2022. Le fonds tokenisé de bons du Trésor de BlackRock, BUIDL, dépassait 1,74 milliard de dollars et pesait lourd dans un marché des Treasuries tokenisés proche de 9 milliards, selon rwa.xyz. Cette dynamique est détaillée dans une synthèse sur la tokenisation vue par les institutions financières, qui retrace l’accélération des usages côté marchés de capitaux.

Les plateformes d’échange et les banques renforcent les rails de conformité et de sécurité
Ce déplacement vers les grands comptes ne s’est pas limité aux produits d’investissement. La microstructure du marché a elle aussi changé: Nansen a indiqué qu’en 2025 les clients institutionnels représentaient près de 80 % des volumes sur les plateformes centralisées. Bitget a, de son côté, rapporté une part institutionnelle à 80 % en septembre, contre 39 % en janvier, avec environ 750 milliards de dollars de volume mensuel moyen. Derrière ces chiffres, on retrouve des desks de tenue de marché et des fonds spécialisés, là où dominaient autrefois des cohortes de petits traders.
Les banques, elles, se sont installées sur la couche d’infrastructure. Des analyses sectorielles ont décrit 2025 comme l’année du passage en production de services d’actifs numériques chez BNY Mellon, State Street, JPMorgan ou Citi, avec, en arrière-plan, des relations clients totalisant plus de 12 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion. JPMorgan a notamment lancé MONY, un fonds monétaire tokenisé sur Ethereum, dont des parts peuvent être achetées avec de l’USDC. Goldman Sachs et BNY Mellon se sont aussi rapprochés pour émettre des tokens représentant des parts de fonds monétaires traditionnels.
Sur le terrain réglementaire, un jalon a été posé aux États-Unis avec le GENIUS Act, promulgué en juillet, qui introduit un cadre fédéral pour les stablecoins adossés au dollar, avec exigence de couverture à 100 % en cash et bons du Trésor. Le sujet est central pour l’industrialisation des paiements et de la trésorerie, comme le montre cette analyse sur les stablecoins comme infrastructure de paiement. Pour une institution financière, l’enjeu n’est pas l’innovation pour l’innovation, mais la capacité à démontrer conformité, contrôle des risques et sécurité numérique à l’échelle.
DePIN et finance décentralisée: la promesse d’une infrastructure d’entreprise encore sous conditions
Une autre famille d’acteurs tente désormais d’élargir le marché au-delà des titres tokenisés: les réseaux d’infrastructure physique décentralisée, ou DePIN. L’idée est ambitieuse: fournir calcul, stockage et connectivité via des réseaux distribués, en concurrence avec des fournisseurs cloud traditionnels. Des analystes projettent que ce marché pourrait dépasser 3,5 billions de dollars d’ici 2028. Mais l’écart entre capacité déployée et demande d’entreprise reste visible, notamment parce que nombre de projets doivent encore se hisser aux standards de fiabilité et de conformité exigés pour des charges critiques.
Dans cette course, les critères institutionnels sont précis. Les entreprises demandent une fiabilité auditable, c’est-à-dire des preuves de disponibilité et de performance, pas des promesses. Des plateformes comme Fluence et Aethir ont mis en avant des opérations dans des installations certifiées Tier Four et des revenus récurrents, un langage familier pour les directions achats et risques. L’autre point de friction est la qualité “enterprise”: disponibilité de GPU performants, nœuds répartis géographiquement, et capacité à absorber des pics.
Reste la question de l’assemblage avec la finance décentralisée: portabilité des déploiements, facturation compatible avec les processus d’acquisition et conformité juridictionnelle. Sans ces briques, l’industrialisation cale, même si la technologie blockchain tient ses promesses sur la traçabilité. À ce stade, l’histoire ressemble à celle des débuts du cloud: la percée ne vient pas d’une démo, mais du moment où un DSI peut signer un contrat avec des garanties opposables. La prochaine étape, pour ces infrastructures crypto, sera d’apporter ce niveau de preuve, afin que les utilisateurs institutionnels basculent de l’expérimentation à l’usage quotidien.





